Vacuum posait les bases du projet PENSEES NOCTURNES que Grotesque dévoile bien plus ambitieux que son prédécesseur, tout y est plus abouti, comme nous le confirme un Vaerohn, amoureux d’un art trop souvent remisé en vulgaire objet matériel sans âme. Voilà un discours qu’il est bon d’entendre d’autant plus qu’il est appuyé par un excellent deuxième album, Grotesque, album du moment d’HEAVY SOUND et qui vous est vivement conseillé.
Heavy Sound : Deux ans après Vacuum, te voilà de retour comme promis avec un deuxième album, que retiens-tu de l’expérience du premier album ?
Vaerohn : Vacuum était pour moi et le label un premier jet. Tant au niveau de la production que de la composition, de l’artwork et de la promotion il s’agissait d’un travail de débutant qui je pense est bien mieux maîtrisé sur Grotesque. Je déteste Vacuum et j’ai du mal à saisir l’intérêt qu’il a pu susciter. Trop crédule, trop simpliste et bien peu réfléchi. Mais c’est sûrement aussi pour cela que certains le préfère à Grotesque.
Quelle a été la réponse du public ?
Comme toujours du bon et du moins bon.
Une sorte d’happening a été créée avec des mises à dispositions de bout de titre sur MySpace depuis l’an passé, as-tu cherché à te conforter dans l’idée que tu te faisais du deuxième album ou juste à permettre aux fans de suivre l’évolution des choses ?
En fait seulement un an sépare les deux albums et Grotesque a été mixé il y a plusieurs mois de cela. Mettre les morceaux en ligne n’était donc pas tant un moyen de suivre l’évolution que de signaler que l’album était terminé. Malgré cela le processus de « mise sur le marché » est assez lent d’où le fait que tu ne le reçoives qu’en avril.
Lors de la sortie de Vacuum on parlait de la cohabitation de la musique Classique et du Black Metal, Grotesque démontre qu’un compromis s’en rapprochant existe, comment as-tu travaillé les orchestrations ? Une fois la structure définitive en tête, es-tu parti des parties orchestrales pour monter la colonne vertébrale de l’album ?
Je pense que les « orchestrations » sont loin d’être la colonne vertébrale de l’album. La trame d’un morceau est déjà définie par la place qu’il tient dans l’album et les détails sont eux pensés secondairement, durant la composition. Un peu comme un peintre tracerait les gros traits de son tableau avant d’emprunter les pointes fines. Pour schématiser je sais où je vais mais je ne sais pas comment, le chemin se dessinant au fur et à mesure. L’expérimentation étant prédominante dans PENSEES NOCTURNES il est pratiquement impossible de savoir à quoi ressemblera un morceau et c’est d’ailleurs tout ce qui fait le charme du projet : le fond est déjà pensé, ne reste plus qu’à lui trouver la forme la plus adéquate.
La musique dégage une ambiance aristocratique décadente, quel est le concept développé sur Grotesque. Chaque titre semble lié l’un à l’autre, as-tu travaillé sur l’ensemble des titres ou titre par tire en essayant de garder une certaine dynamique en montant le tracklisting ?
A travers divers états plus ou moins codés par les titres, Grotesque décrit un scénario précis qui se traduit par une musique narrative avec l’ensemble des conséquences que l’on connait (changements d’ambiance, de style, cassage de rythme). Niveau composition je les développe tous en parallèle d’où sûrement cette impression d’homogénéité.
On peut entendre des applaudissements et du public à la fin de "Vulgum Pecus" et de "Monosis", quel est le rôle de ces bruitages ? De même pour le coucou présent sur "Hel" ?
Aussi étonnant que cela puisse paraître tu es le premier à me poser la question… Grotesque est empli d’anecdotes, de références, de clins d’œil, ceux-ci provenant aussi bien de livres, de films que de personnages rencontrés dans la rue, dans un bar… Mis à part les bouffonneries personnelles, on peut y rencontrer Verdi, Tchaïkovsky, Berlioz, Brahms, Mahler mais aussi Peste Noire, Gris, Brassens, Cat Power ou encore Camus, Nietzsche, Werber, Hugo, Devos...
Les applaudissements à la fin de "Vulgum Pecus" sont l’incarnation de l’abaissement de la Musique au rang ingrat du divertissement. Ce n’est plus un art, un outil d’expression et de réflexion mais un objet de consommation qui se doit de sustenter les « fans » en entrant dans le bon moule. Orgueil et pédantisme. "Vulgum Pecus" fait donc référence au public actuel des concerts classiques qui à la suite de l’exécution d’une pièce profonde et paralysante s’empresse toujours d’applaudir jovialement l’orchestre sans même le laisser terminer la dernière note. Il n’y a plus de sacré, de respect et c’est un décalage qui me met profondément mal à l’aise. La fin de "Monosis" est le sort réservé au vieux Léon, le joueur d’accordéon, qu’on ne met pas au Panthéon. "Hel" est l’incarnation de la mort dans Grotesque et le coucou, outre ce qu’il exprime de ma vision du Black Metal, représente une sorte de désabusement, de démystification ou même d’acceptation. Il vaut mieux en rire.
On peut également entendre un nombre d’instruments très varié sur Grotesque, comment t’es-tu organisé pour obtenir tout cela ? D’ailleurs le Black Metal se trouve un peu plus en retrait que sur Vacuum mais se révèle finalement plus percutant, était-ce un des buts recherchés ?
Tu penses de cette façon car il te semble usuel d’aller dans un supermarché pour acheter un album de Black Metal, de Classique, ou de Rock, alors qu’au final c’est la même chose : des notes interprétées plus ou moins différemment et agencées pour former des phrases. Seulement le Black Metal n’exprimera pas la folie de la même façon que la Musique Classique, comme il sera très difficile de s’en servir pour exprimer la gaité. Or un homme n’est pas un être de colère, de joie, de frustration, de folie, d’amour, c’est un peu tout à la fois. Une espèce de mélange complexe qui à travers le temps traverse ces différents états. Si, comme Hegel, on pense que la musique a ce don d’incarner l’ensemble des sentiments et émotions avec l’ensemble de leur degré, alors il me semble absurde de vouloir s’enfermer dans une catégorie précise à ne vouloir que la violence avec le Death Metal par exemple. Il s’ensuit un sentiment d’ennui et de détachement que j’ai toujours tenté d’éviter. Un bon morceau bien puissant d’ABORTED va permettre de se défouler pendant dix minutes, un quart d’heure tout au plus. Mais sûrement pas 5 heures comme le temps d’un concert.
J’ai trouvé un parallèle entre cet album et ce qu’ELLIPSIS avait pu proposer avec Comastory et je dois avouer que ta voix claire n’y est pas étrangère, est-ce que ce parallèle te choque même si bien entendu on parle de deux albums bien différents dans son contenu ? L’utilisation de la voix claire joue-t-elle un rôle dans le concept, un personnage, un sentiment ?
J’avoue ne pas connaitre ce groupe. Le chant clair se voulait faux et pénible sur Grotesque pour répondre aux nombreuses critiques vis-à-vis des voix sur Vacuum. Seulement beaucoup l’apprécie et l’on m’a même demandé en interview si je n’avais pas pris des cours de chant… Internet est peut-être un magnifique outil de communication mais c’est surtout une enceinte où « la voix de l'idiot du village vaut autant que celle d'Aristote ». Démocratie du mégaphone…
L’artwork est une totale réussite, qui en est l’auteur ? Avais-tu laissé carte blanche comme pour Vacuum ?
Avec un lay-out de 3-Crosses l’artwork est l’œuvre de Stephen ROTHWELL, artiste Britannique évoluant dans un univers décalé, cauchemardesque et grandiloquent. L’association intempestive qu’il fait d’éléments d’univers totalement distants pour obtenir un résultat tout de même naturel m’a paru être la meilleure représentation visuelle possible de l’album. Une métaphore de la robotisation absurde de l’homme moderne que nous sommes tous. J’ai pris conscience de l’importance de l’imagerie du projet et l’artwork de Grotesque est plus le reflet de mes envies qu’a pu l’être celui de Vacuum.
Où et quand as-tu enregistré Grotesque ? L’as-tu produit seul ?
Je l’ai enregistré et mixé avec mes propres moyens. L’album a été masterisé par Manu du White Wasteland Studio.
Les Acteurs De L’Ombre Productions sont de nouveau avec toi sur cet album, la collaboration semble fructueuse ? Tu es toujours la seule signature, est-ce gênant pour toi ?
Gérald est un ami ce qui base notre relation sur la confiance et la logique. Avoir une liberté totale est indispensable pour ce type de projet et je ne sais pas si c’est quelque chose que je pourrais trouver dans une autre maison. Etre l’unique signature pour le moment est le témoignage du fait que le label préfère se donner à fond dans un projet plutôt que signer à tout prix le maximum de sorties sans pouvoir les assurer derrière. Ca ne peut être qu’à mon avantage et j’espère que les efforts de Gerald seront un peu mieux récompensés qu’à l’heure actuelle.
Es-tu attaché au format vinyle comme beaucoup, aimerais-tu pouvoir proposer ce genre de sortie ou bien cela t’importe peu ?
Non je ne travaille pas cette culture fétichiste du vinyle. Non pas que je méprise le côté matériel d’un album mais quitte à l’éditer sous un format plus élégant je pencherais plutôt vers des éditions digipack ou digisleeve. Mais c’est de toute façon un investissement trop important pour être envisagé : les auditeurs ne consentant pas à remercier un artiste en versant l’équivalent de deux paquets de clopes cela serait du suicide.
Dans une société où le CD meurt petit à petit, quel avenir vois-tu pour des groupes comme le tien qui ne fait pas de scène pour se faire connaitre auprès du public ? Je sais que les fans de Metal sont en général réputés pour leur loyauté mais la perspective d’être obligé de faire des concerts pour pouvoir proposer ta musique au public ne t’effraie-t-elle pas ?
Ta question est un peu étrange car tu y confonds visibilité et ventes. Niveau visibilité, il est évident que le net permet à quiconque (au détriment d’une qualité incontrôlable) de partager sa musique et de se faire connaitre à défaut de vendre plus d’albums. Le fait que « le CD meurt petit à petit » ne signifie pas que les gens consomment moins de musique, bien au contraire ! Par conséquent j’ai du mal à saisir le sens de ton interrogation. Si PENSEES NOCTURNES doit monter un jour sur scène ce ne sera pas pour une unique raison promotionnelle…
Tu es également guitariste dans VÂLHOLL qui a publié un album l’an passé, comment vois-tu ces 2 projets totalement différents ? Est-ce qu’un projet se nourrit de l’autre et inversement ?
VALHÔLL est un groupe de scène et par conséquent beaucoup moins porté vers l’expérimentation. Ce sont donc deux approches totalement différentes de la musique et les projets ne sont pas du tout connectés. L’objectif n’est pas du tout le même et la façon de composer non plus.
Enfin petite curiosité, sur le site Myspace, il est indiqué Danemark pour le pays, vies-tu là-bas ?
Je passe effectivement quelques temps au Danemark. La Scandinavie est par bien des aspects une région très agréable à vivre…
Propos recueillis par Aymerick "Painless"
Chroniques
Grotesque (2010)
Vacuum (2009)
Site Web
http://www.myspace.com/penseesnocturnes